« Pétage de plombs » d’un salarié : le licenciement annulé pour atteinte à la liberté d’expression
Publié par Louis Marion - Avocat associé SCP Saint Sernin le 24/09/2026Un ouvrier caviste s’emporte contre trois travailleurs en situation de handicap avec lesquels il travaille : « Vous mettez trois fois plus de temps que moi », « On ne fait pas le même métier ». Licencié pour faute grave, sans indemnités de rupture, il conteste cette décision.
La cour d’appel de Reims prononce la nullité du licenciement pour atteinte à sa liberté d’expression. La Cour de cassation rejette le pourvoi de l’employeur. Comment expliquer cette issue alors que les propos étaient manifestement déplacés ?
La liberté d’expression du salarié : un droit protégé, mais pas absolu
Le salarié jouit de sa liberté d’expression dans l’entreprise et en dehors de celle-ci. Cette liberté est protégée par l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme et l’article L. 1121-1 du Code du travail. Les restrictions qui lui sont apportées doivent être justifiées et proportionnées.
Traditionnellement, l’abus de cette liberté était apprécié au regard du caractère injurieux, diffamatoire ou excessif des propos. Dans plusieurs arrêts du 14 janvier 2026, la Cour de cassation a précisé que le juge doit aussi mettre en balance la liberté du salarié avec les intérêts de l’employeur. Il doit examiner les paroles prononcées, leur contexte, leur portée, leur impact et les conséquences négatives causées à l’entreprise, avant d’apprécier si la sanction était nécessaire et proportionnée.
Des paroles violentes adressées à trois travailleurs en situation de handicap
Dans l’affaire jugée le 8 juillet 2026, un ouvrier caviste employé par une maison de champagne s’adresse sur un ton violent à trois travailleurs d’un établissement et service d’accompagnement par le travail. Outre les propos cités en introduction, il leur lance : « Pas besoin d’être quatre pour filmer une palette » et met en cause l’un d’eux à propos d’étiquettes arrachées.
L’employeur le licencie pour faute grave. Le salarié saisit la juridiction prud’homale pour contester la rupture de son contrat.
Pourquoi les juges ont-ils annulé le licenciement ?
La cour d’appel ne minimise pas l’incident : elle constate que les propos ont bien été tenus et qu’ils étaient vifs et inappropriés. Elle relève cependant qu’ils ne comportaient ni insulte ni terme vulgaire, injurieux ou diffamatoire. Elle écarte également la discrimination invoquée par l’employeur : les propos ne faisaient pas référence au handicap, et aucun élément ne démontrait qu’ils avaient été prononcés en raison de celui-ci.
Les juges examinent ensuite les circonstances. Ce jour-là, plusieurs palettes étaient en attente et la machine à étiquettes était en panne. Le salarié avait présenté ses excuses à l’encadrante de l’atelier dès le matin de l’incident. Ce dernier traversait par ailleurs une période personnelle difficile : il s’était séparé de sa femme un mois plus tôt, alors que son père devait subir une opération liée à un cancer. De plus, il avait été placé peu après l’incident en arrêt de travail, avec prescription d’un anxiolytique.
Enfin, si l’employeur invoquait un préjudice subi par les trois travailleurs, il ne produisait, au-delà du courriel signalant l’incident, aucun élément permettant d’en établir les conséquences alléguées. Le salarié comptait dix-huit années d’ancienneté, avec une seule sanction antérieure relevée sur cette période.
Une sanction jugée disproportionnée
Au regard de l’ensemble de ces éléments, la cour d’appel estime que le licenciement pour faute grave, privant le salarié de ses indemnités de rupture, n’était ni nécessaire ni proportionné au but poursuivi. Elle ne se contente donc pas d’écarter la faute grave : elle annule le licenciement pour atteinte à la liberté d’expression.
La Cour de cassation approuve cette analyse et rejette le pourvoi de l’employeur dans son arrêt du 8 juillet 2026, n° 24-22.696.
Conclusion : un accès de colère ne justifie pas automatiquement un licenciement
Cet arrêt ne donne pas au salarié le droit de s’emporter contre ses collègues. Il rappelle qu’une sanction fondée sur des paroles doit être appréciée concrètement : qu’a dit le salarié, dans quelles circonstances, avec quelle portée et quelles conséquences établies ?
Dans cette affaire, les propos appelaient une réaction. Les juges ont néanmoins considéré que le licenciement pour faute grave allait trop loin.